Ce qu’il y a d’autiste en moi – suite

Ce qui caractérise bien la façon dont je réfléchis, c’est la pensée d’escalier dont parlait Rousseau. Quand j’ai quelque chose à dire, sur le moment, j’en oublie une bonne partie. Bien souvent, c’est après coup que je repense à tout ce que je n’ai pas dit :

  • J’ai du mal à décoder le langage non verbal et à percevoir l’implicite. Pendant longtemps, je ne m’en suis pas rendu compte. Aujourd’hui, cela explique pas mal de choses qui se sont passées dans ma vie. J’avais déjà un peu abordé ce point et je voudrai y revenir parce que c’est l’une des difficultés majeures que rencontrent les autistes Asperger. A la différence de nous, les « neurotypiques » seraient comme programmés pour le décoder. Ainsi, quand on s’adresse à moi, je préfère qu’on le fasse très directement, d’une manière qui ne laisse pas de place à l’ambiguïté. Par ailleurs, je suis moi même parfois assez « cash ». On me l’a souvent fait remarquer et parfois reproché. Dans une conversation, il peut m’arriver de percevoir du non-dit là où il n’y en a pas et inversement. Le résultat est qu’il peut en découler des malentendus. Aujourd’hui, je compense tout de même bien mieux qu’avant mais j’éprouve encore toutefois certaines difficultés en particulier, comme par téléphone, lorsque je ne peux pas voir mon interlocuteur. Par exemple, en matière de séduction, je rame. Je suis quasiment incapable de distinguer d’éventuels signes ou allusions. Souvent, il fallait que ce soit les autres qui me fassent remarquer quand une fille pouvait s’intéresser à moi. Comme je ne voyais rien, je n’y croyais pas et du coup, je me disais des trucs du style « mais non, qu’est ce que tu racontes ? ». L’idée que l’on puisse s’intéresser à moi me semblait saugrenue, je savais qu’il y avait quelque chose de différent en moi. Or, à l’adolescence, il me semblait que la préoccupation majeure de tout un chacun était de se fondre dans le « moule ». Cela a été d’autant plus compliqué à vivre que j’ai grandi dans un établissement où les étiquettes ont énormément d’importance. Je crois aujourd’hui être passé à côté de certaines rencontres. Concernant les hommes « aspie », la difficulté à trouver une petite copine revient fréquemment. Dans Éloge des intelligences atypiques,le psychiatre David Gouriou parle d’une rencontre avec l’un de ses patients autistes. Il raconte que ce dernier aimait particulièrement les mathématiques. Ainsi, il raconte que pour l’aider à aborder des femmes, il élabore avec lui une méthode quasi-scientifique pour aborder la gente féminine ! Cette histoire peut prêter à sourire mais, en revanche, concernant les femmes, le sujet peut s’avérer beaucoup plus grave. Elles compensent bien mieux que les hommes leurs difficultés et passent fréquemment pour naïves. Ainsi, le risque est grand qu’elles soient victimes d’agressions allant du « sexisme ordinaire » jusqu’au viol pur et simple. Dans La différence invisible ainsi que Dans ta bulle, Julie Dachez raconte avoir été victime de comportements déplacés qu’on ne peut assimiler légalement parlant à des viols mais qui n’en restent pas moins choquants, graves et condamnables.
  • Tout dans mon esprit se traduit en images. Parfois même, je vois les mots. Ce ne sont que des flashs mais pendant une fraction de seconde, j’ai bien la sensation de les voir écrits distinctement sous mes yeux. Dans une émission de France inter, David Gourion rapporte que c’est un élément qu’il a parfois entendu de la part de patients autistes (c’est ici !). Temple Grandin qui fut la première femme autiste de haut-niveau de fonctionnement à témoigner a écrit en 1997 un livre intitulé Penser en image. Ce titre résume très bien la manière dont je fonctionne. Tout dans mon esprit se traduit ainsi. Quand je dois me rappeler de quelque chose, je l’associe systématiquement à une image.
  • Je ne sais pas mentir. Je peux bien parfois donner l’impression de ne pas dire la vérité mais, dans mon esprit, il ne s’agira jamais de mensonges. Par exemple, lorsqu’on me pose une question à laquelle je ne veux pas répondre parce que je sais que je serai trop honnête, je me débrouille à l’éluder. Classiquement, si on me demande comment je vais et que je ne vais justement pas bien, je réponds du tac au tac « et toi ? ». Résultat garanti, ça marche à tous les coups ! Ou alors, je peux répondre sous une forme détournée, me débrouiller à ne pas répondre tout en semblant y répondre !
  • Je suis très honnête et respectueux des règles. Lorsque je prend un engagement si humble soit-il, je mets toujours un point d’honneur à honorer ma parole même après des années. Je suis également très sincère, trop parfois… Je déteste l’hypocrisie parce que je ne l’a comprend tout simplement pas. A quoi sert-il d’être hypocrite si ce n’est pour blesser ? Ce sentiment m’est totalement étranger. Je me souviens de Josef Shovanec racontant son étonnement à contempler le spectacle de personnes se ruant sur un personnage publique dans l’espoir de quelques vanités. Je n’ai malheureusement pas retrouvé la vidéo qui est disponible sur YouTube.
  • Je retiens plus facilement que je n’oublie comme si mon cerveau n’était programmé que pour retenir. Cela est peut être à mettre en lien avec le fait que comme tout les « aspies », j’ai la mémoire des détails et une facilité certaine à retenir des informations très longtemps. Les gens qui me connaissent sont toujours étonnés quand je leurs raconte des choses s’étant déroulées il y a de nombreuses années tout en donnant moult détails. Je peux me souvenir du lieu, de l’heure, du temps, de ce que je portais, de la couleur des chaussettes de tante Yvonne etc. !
  • Je suis peu sensible aux préjugés et n’ai pas pour habitude de juger trop hâtivement. J’en ai bien sûr, comme tout le monde, mais je pense pouvoir m’en écarter plus aisément. Ma conviction est que nous avons tous des préjugés qui pour la plupart s’imposent à nous par le fait de la vie en société et ce qui importe le plus est d’en prendre conscience afin de mieux les dépasser. Il me faut toujours beaucoup de temps avant de me forger une opinion sur quelqu’un, les personnalités étant tellement multiples et complexes !
  • Parfois, je peux paraître un peu naïf. Je prend souvent ce qu’on me dit au premier degré et ne saisis pas toujours immédiatement les « taquineries ». Pourtant, de manière générale, quand je perçois de la part de mon interlocuteur une quelconque tentative de manipulation, cela me mettra de suite dans une position défensive. Par exemple, je suis imperméable à toutes sortes de discours commerciaux. On m’a même souvent reproché d’être un peu trop brutal dans la manière que j’ai de rembarrer en magasin des vendeurs s’aventurant trop près de moi. Je dirais qu’à ce niveau là, je sais faire preuve d’une « hyper-lucidité » qui contraste avec une tendance certaine à croire tout ce qu’on me dit.
  • Lorsque l’on me donne une tâche à accomplir, pour peu qu’on ne pose pas de limite, je la réalise à fond. Une anecdote pouvant illustrer cela m’est revenue récemment en mémoire. Il y a quelques années, j’étais assistant d’éducation dans un collège, surveillant pour ceux qui ne connaissent pas la novlangue de l’éducation nationale. C’était ma journée de permanence au bureau, autrement nommé « vie scolaire » – je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi on ne parle tout simplement pas du bureau des surveillants ??? Je trouve cette manière de dire pompeuse comme si cela nous donnait plus d’importance. Le principal dans ce job, c’est quand même de surveiller les élèves et de les engueuler quand il faut… Bref, faut sûrement pas chercher à comprendre… – Pour revenir à mon anecdote, la CPE me demande donc d’appeler les parents qui n’avaient toujours pas remis des documents obligatoires sans me préciser à quels moments je devais le faire. En l’occurrence, il s’agissait de le faire sur des moments perdus et moi je trouvais que je n’avais franchement pas grand chose à faire. Résultat, à la fin de la journée, j’avais appelé tout le monde, plus d’une centaine. Quand j’ai dit ça à la CPE, elle a semblé surprise ce que je n’ai pas compris. Peut être a-t-elle pensée que je faisais du zèle ??? Ça n’en était pas, j’ai juste fait le boulot qu’on m’avait demandé tout simplement. Et puis dans le fond, ce qu’elle a pu penser m’importe peu.
  • Parfois, je me remémore certaines choses sans faire le moindre effort comme si par moment mon cerveau enregistrait des infos tout à fait instinctivement et les ressortait de manière tout aussi systématique.
  • Il m’arrive de reprendre machinalement des erreurs de français, je peux aussi finir des phrases incomplètes. Je sais bien que ça peut être agaçant mais là encore, je n’en avais pas conscience. Aujourd’hui, je fais bien plus attention. Typiquement, je tique et m’agace souvent sur les fautes de français faites fréquemment par des journalistes.

J’ai passé du temps à chercher comment est-ce que je pourrais conclure. Sans pouvoir expliquer pourquoi, je me suis remémoré ce vers d’Apollinaire issu de La jolie rousse :

« Nous voulons explorer la bonté contrée

énorme où tout ce tait »

2 commentaires sur “Ce qu’il y a d’autiste en moi – suite

  1. Juste un petit mot pour vous dire bravo pour ce témoignage !
    Je l’ai trouvé très touchant, et il m’a beaucoup appris. Même si je n’ai pas appris que des bonnes choses malheureusement sur les conditions des personnes autistes en France …
    J’espère que votre blog sera plus relayé, et que vous continuerez sa rédaction bien qu’il soit déjà bien remplit.
    Merci !

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    1. Bonjour,
      Merci pour votre soutien. SI je réponds aussi tardivement, c’est que cela faisait des mois que je ne m’étais plus connecté.
      Je fais mon possible pour la faire connaître plus largement ce qui n’est pas évident car la logique de réseau ne coule pas dans mes veines ! La communauté autistique est un tout petit milieu. ON cherche à se faire entendre plus largement mais c’est difficile. J’ai failli lâcher la rampe constatant que je n’étais lu que par une toute petite poignée de personne. Tout compte fait, poursuivre mon entreprise s’est imposé comme une évidence, c’est d’abord une question de respect pour vous. Et puis ne dit-on pas que les petits ruisseaux font les grandes rivières. L’image est peut être un exagérer mais je pense que vous saisirez l’idée.
      C’est moi qui devrait vous remercier, sans vous je ne suis pas grand chose. J’ai un journal pour écrirer seulement pour moi. En revanche, le blog, c’est pour se faire entendre.
      A bientôt, je vais bientôt reprendre les publications.
      Bonne soirée
      Christophe

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