Ce qu’il y a d’autiste en moi

L’autisme ne me définit pas en tant que tel mais il constitue une part importante de mon identité. Il conditionne certains de mes comportements en société, la manière dont j’interagis avec le monde environnant et dont je le perçois.

Comment se définit l’autisme Asperger ? C’est la question que m’a un jour posée une psychologue. Je lui avais répondu que je voyais cela comme une condition. Pour sa part, cela pourrait s’apparenter à une personnalité. Mais, présenter les choses ainsi ne me semble pas tout à fait pertinent. D’abord, ça entretient l’idée selon laquelle, dans le spectre de l’autisme, les autistes qualifiés « Asperger » se situeraient à l’extrémité la plus proche de la « neurotypie » laissant ainsi entendre qu’ils peuvent le devenir. Je suis autiste et je le resterai. Mes particularités sensorielles sont là et le seront jusqu’à la fin de ma vie. Je dois apprendre à vivre avec ce qui en soi ne me pose aucun problème. A ce propos, j’ai rapidement remarqué que les personnes qui ne sont concernées par aucune forme de neuro-atypicité (TDAH, HPI, TSA etc.) pensent souvent que cela doit être difficile à accepter. Beaucoup perçoivent l’autisme comme une sorte de « malédiction », quelque chose de grave qu’il convient de cacher. Partant de ce constat, il peut sembler contre-intuitif qu’un diagnostique d’autisme soit vécu comme une délivrance. Pourtant, ça a été mon cas et nous sommes nombreux à l’avoir accueilli ainsi. Ensuite, définir l’autisme Asperger comme une personnalité, c’est jeté un voile sur toutes les petites choses qui nous rendent parfois le quotidien plus compliqué. Le fait que celles-ci soient imperceptibles ne signifie en rien qu’elles peuvent être minimisées.

Le diagnostic d’autisme ne peut être établi que sur la base d’éléments cliniques, c’est à dire le ressenti de l’individu et l’observation du clinicien. Pour savoir que je suis autiste, car je ne le porte pas sur moi comme des stigmates, il faut d’abord bien me connaître et ensuite avoir quelques connaissances en la matière. Or, vous l’aurez compris, la France, polluée par l’obscurantisme psychanalytique, brille par son ignorance. Pour illustrer le niveau de méconnaissance de l’autisme par le corps médical, un médecin m’a un jour dit que, parce que c’est indétectable par un examen physiologique, on ne pouvait pas affirmer que je suis autiste. Non seulement, c’est blessant d’un point de vue personnel et ensuite, cela revient à discréditer le travail de celui ou celle qui aura établit le diagnostic et qui en général n’est pas médecin. Même si je dois admettre qu’il y avait quelque chose de pertinent dans cette remarque, je l’ai perçu comme particulièrement insultante pour la personne qui a établit mon diagnostic. En effet, l’étape de test est plus souvent confiée à des psychologues.

Avant d’être autiste, nous sommes humains et nous avons comme tout un chacun des particularités qui nous sont propres. Pour autant, nous partageons un ensemble de traits communs. Tel un inventaire à la Prévert, j’évoquerai ici toutes ces petites choses qui dévoilent ma nature autistique :

  • Je suis particulièrement sensible aux bruits, aux sons et à la lumière. Cette dernière est pour moi probablement ce qu’il peut y avoir de plus douloureux. Lorsqu’elle devient trop difficile à supporter, le port de lunettes de soleil s’impose. Qui plus est, j’ai les yeux clairs n’arrangeant rien à l’affaire. Et puis, il y a des éclairages que je ne peux tout simplement pas supporter comme les néons ou les ampoules basse consommation que j’ai tendance à voir scintiller. Je dois donc privilégier les ampoules halogènes plus énergivores certes mais bien plus confortables. Pour le bruit, lorsque celui-ci devient trop envahissant, je mets des bouchons d’oreille. Et pour les odeurs, quand celles-ci me prennent à la gorge au point de pousser au réflexe de vomissement, je respire de l’huile essentielle d’eucalyptus radié qui a pour propriété de dégager les bronches et d’ouvrir les voies respiratoires ;
  • Socialiser peut s’avérer épuisant. Longtemps, j’ai pensé qu’il était naturel d’être un peu fatigué après de longues discussions. Après, la réalité est un peu plus complexe car il y a bien des échanges qui ne sont pas si éprouvant. J’ai pour habitude de distinguer les personnes en leur associant une couleur selon que le courant passe ou non. La couleur bleu sera pour celles avec qui j’aime converser et le rouge pour celles à qui je n’ai rien à dire. Le vert sera pour la sérénité et le bleu pour la décontraction. Dans les deux cas, cela signifie que je me sens en confiance avec ces personnes ;
  • J’ai un très bon niveau de langage, une très bonne mémoire et une solide culture générale. Non, je ne dis pas ça pour me la péter… C’est ce qu’a écrit de moi la psychologue dans son compte-rendu. Ce sont des éléments qui reviennent souvent chez les autistes Asperger. On peut parfois lire ou entendre dire d’eux qu’ils peuvent accumuler des connaissances quasi-encyclopédiques. J’ai une certaine facilité à mémoriser un tas d’informations sur des sujets qui m’intéressent particulièrement mais de là à les qualifier d’encyclopédiques, ça me semble un peu exagéré. Plus on apprend et moins on sait car on prend conscience de l’étendue infinie du savoir ! Pour autant, j’ai un point faible, c’est la mémoire de travail autrement dit la mémoire à court terme. Comme tous les autistes, j’ai un profil de capacités intellectuelles et cognitives hétérogènes. Nous avons ce qu’on nomme des pics de compétence et des pics d’incompétence. Mon point fort, c’est langage. Je m’exprime le plus souvent dans un langage complexe qui peut paraître pédant sans l’être évidemment ! Il peut m’arriver de parler de manière hésitante mais cela ne signifie pas que je ne sais pas où je veux en venir, je cherche les mots les plus précis possible, ceux qui me sembleront le plus juste ;
  • J’ai la mémoire des détails. Par exemple, si je parle d’une événement qui a eu lieu il y a un petit moment, je vais d’abord me rappeler de choses paraissant insignifiantes avant la globalité ;
  • Il semble que j’ai du mal à fixer mon regard. Je ne m’en rendais pas compte, c’est la psychologue qui l’a relevé dans son compte-rendu. En parlant, j’ai tendance à le balader sans jamais vraiment fixer de manière soutenu mon interlocuteur. Cela ne signifie pas que je n’en sois pas capable, j’ai seulement tendance à trouver ça extrêmement personnel voire même un peu intrusif. Pour autant, je ne suis pas gêné que l’on me fixe. Il n’y a guère que les personnes qui me sont proches, en qui j’ai confiance, que j’ose regarder ainsi ;
  • Je m’exprime sur un ton peu varié. Là encore, je ne m’en rendais pas compte. Ainsi, il peut m’arriver de m’exprimer d’une manière qui pourra sembler inappropriée ;
  • Il arrive que j’exprime mes émotions maladroitement. Dire que les autistes les ressentent moins, choses qu’on entend souvent, est faux. Là où le bât blesse, c’est au niveau de l’expression de celles-ci. Nous ne les manifesteront jamais de manière aussi expressive que le plus « neurotypique » des « neurotypiques ». C’est d’ailleurs cette caractéristique des personnes autistes dit de haut-niveau de fonctionnement qui a valu à Greta Thunberg d’être l’objet de papiers orduriers ;
  • Lorsque je m’adonne à une tâche et que je suis face à une difficulté, je ne demande jamais d’aide. J’ai à cœur de réaliser les choses par moi-même. Et comme je suis têtu et obstiné, j’y parviens le plus souvent mais au prix d’efforts supplémentaires ;
  • J’ai des routines que j’applique à moi-même sans véritablement m’en rendre compte. De fait, il peux m’arriver de les imposer aux autres mais sans jamais avoir pour intention de gêner ou vexer. Là encore, il convient de nuancer, je ne suis pas rigide au point de piquer une crise à chaque contrariété. Il y a parfois de petites choses qui ont tendances à m’agacer mais je peux quand même prendre sur moi pas mal de choses ;
  • Lorsque je réfléchis, je procède par associations d’idées si bien que je peux aisément perdre mon interlocuteur et parfois aussi moi-même ;
  • J’ai du mal à saisir les sous-entendus et à décoder le langage non verbal ;

J’aurai sûrement plein d’autres choses à écrire mais il faut bien savoir s’arrêter. Certains éléments que je décris sont issus du diagnostique clinique du syndrome d’Asperger tandis que d’autres sont seulement des signes du fait que suis atypique dans la manière que j’ai de fonctionner. Ce sont néanmoins des indices pouvant faire apparaître ma nature autistique. En tous les cas, ce que j’espère, c’est que peut être certains se reconnaîtrons et que cela leurs sera utile. Les témoignages ont eu pour moi une importance capitale dans le cheminement qui m’a amené à vouloir savoir ! Le diagnostic est intervenu très tardivement dans ma vie, à 35 ans. Je ne suis pas une exception. Il y a sûrement encore un paquet d’adultes qui se posent beaucoup de questions pour lesquelles l’autisme est une réponse.

2 commentaires sur “Ce qu’il y a d’autiste en moi

  1. Un grand merci pour cet écrit dans lequel je me retrouve énormément…
    Je n’ai pas encore fait le pas de demander un diagnostic, j’y pense tous les jours, j’ai même le nom d’un psychiatre spécialisé dans ce genre de diagnostic mais il faut téléphoner pour prendre rendez-vous et je bloque !

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    1. Je peux comprendre. Pour moi aussi, un simple coup de téléphone peut me sembler insurmontable et peut être une énorme source d’angoisse. Renseignez-vous peut être d’abord sur les tarifs qu’il pratique, dans le secteur privé, cela peut vite devenir prohibitif. Si vous le voulez, je pourrai vous dire ce que j’ai dû payer pour l’ensemble du diagnostique. C’était une somme tout à fait correcte.
      Par ailleurs, je dois reconnaître que j’ai aujourd’hui pour les psychiatres une méfiance de principe. Certains psy ne sont pas psychanalyste et font pourtant appel à des méthodes de la psychanalyse en thérapie. Un jour, alors que je lui parlais d’histoire de transfert, parce que je voulais en savoir plus, il y en a un qui m’a dit que c’est ce qu’il essayait de faire avec moi. Ok, Freudien. Une autre voulait que je lui raconte mes rêves, elle trouvait que cela pourrait être intéressant. Rebelote, une freudienne. Il y en a beaucoup qui ont été biberonné à coup de Freud et Lacan, aujourd’hui encore, ces théories occupent encore une place importante dans leurs formation.
      Je ne peux que vous encourager à sauter le pas. Ca a foutu un peu de bordel dans ma vie mais ça valait le coup.
      A bientôt et merci

      Aimé par 1 personne

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