Renaissance

Renaissance – le 19 juin 2019

Je suis né deux fois. La première fois dans une maternité un après-midi de juillet 1983, la deuxième, en février 2018 dans le bureau d’une psychologue qui allait apporter la réponse à une question que je me posais depuis longtemps.

Après avoir lu bon nombre de témoignages d’autistes découvrant à l’âge adulte leur condition, je dois dire que mon histoire est assez banale. Des années d’errance diagnostique pour en arriver à un seul petit mot qui par la suite s’avérera avoir d’immenses conséquences dans la vie quotidienne. Assurément, il y a un avant et un après diagnostique.

J’ai eu une enfance heureuse avec une scolarité faite de hauts et de bas. Personne n’avait rien perçu à l’exception peut-être de ma mère qui un jour me confia avoir pensé à la piste de l’autisme. Elle avait bien vu en moi une forme de précocité. Baccalauréat en poche, s’en est suivi un cursus universitaire chaotique, je ne savais pas bien ce que je souhaitais faire et ce pourquoi j’étais « destiné ». J’en passerai par la gestion, le droit, la science politique, la sociologie etc. Mais rien de tout ça ne me mena quelques part. J’étais dans l’impasse. Sur un coup de tête, j’ai décidé un peu de tenter l’expérience de l’enseignement et suivre l’exemple de ma compagne qui semblait s’épanouir dans sa nouvelle profession, celle de professeur des écoles. C’est ainsi que j’en suis arrivé à présenter le CRPE que j’ai obtenu après deux tentatives.

Parallèlement à cela, j’avais développé une forte anxiété si bien que, si ma mémoire ne me trahit pas, la toute première fois qu’une médecin a évoqué une tendance à l’anxiété généralisée, je devais avoir moins de 18 ans. C’était le médecin de famille qui me connaissait depuis ma plus tendre enfance, j’avais totalement confiance. Elle m’a proposé un traitement médicamenteux que j’ai immédiatement accepté, persuadé que cela m’aiderait. Durant les années suivantes, les traitements médicamenteux vont se multiplier sans jamais parvenir aux résultats escomptés… Je consulterais également plusieurs psychiatre convaincu que par la thérapie, je parviendrais à trouver les réponses aux questions que je me posent. J’avais fini par me convaincre que je souffrais de troubles anxio-dépressifs chroniques ce qui semblait expliquer les divers épisodes d’apparente dépression. D’ailleurs, à l’occasion de l’un des plus marqué, la psychiatre qui me suivait, pensant que je faisais une résistance à l’antidépresseur, pourtant largement répandu et ayant fait preuve de son efficacité, crut bon d’ajouter au cocktail chimique qu’elle m’avait concocté une nouvelle molécule en plus de cet antidépresseur et du puissant anxiolytique qu’elle me prescrivait. J’ai stoppé de moi même la prise de ce médicament au but d’un mois car je constatais que quelques choses n’allait plus en moi, je n’arrivais plus à bien réfléchir et me concentrer. J’étais toujours en mesure d’en prendre conscience, heureusement. Qui sait où je serai aujourd’hui si je n’avais pas eu cette présence d’esprit. Avec un peu de recul, je considère que cette décision m’a peut être sauvée in extremis de la camisole chimique dans laquelle j’étais voué à être enfermé. Il s’avère que ce médicament, donnée à faible dose, avait l’effet d’un antidépresseur mais qu’il s’agissait d’un antipsychotique. Cette décision n’eut pas eu l’air de plaire à la cheffe d’orchestre de cette symphonie chimique. Mais, qu’importe, je m’en fichais! Cette errance diagnostique a duré jusqu’à mes 35 ans. C’était quelques temps avant d’être papa pour la première fois, il fallut que je tire les vers du nez de mon psychiatre de l’époque pour avoir le début d’un commencement débauche de réponse… « Vous me faites penser à un Asperger, vous connaissez ? » me dit-il. Tout ce à quoi je pensais, comme beaucoup, c’était au cliché, Rain Man entre autre. Non, ça n’était pas moi ! Et puis je me suis renseigné et j’ai découvert que la réalité était bien plus subtil ( Le blog de Magalie Pignard ainsi que les vidéos de Julie Dachez me firent prendre au sérieux cette hypothèse).« J’ai essayé d’amener ça en douceur » ajouta-t-il. Alors, il y pensait depuis une moment le bougre… C’est un réflexe bien français de penser que le diagnostique puisse être enfermant et stigmatisant. Pourtant, ça a bien été pour moi le début de la libération. Cette personne, semblant peu convaincue, m’engagea à m’inscrire dans une démarche diagnostique si j’en ressentais le besoin. Oh que oui, je le veux ! Renseignement pris auprès du CRA le plus proche de mon domicile, je devais patienter au moins 12 mois avant d’obtenir une premier rendez-vous qui me permettrai éventuellement d’accéder à un diagnostic. Cela faisait beaucoup d’incertitude et beaucoup trop de temps, c’était urgent, il fallait que je sache, je ne pouvais plus attendre. Finalement, c’est une infirmière psychologue de la maternité où ma compagne venait d’accoucher qui a pris le temps de m’écouter et m’a donné les coordonnées de la personne à qui je devrai mon salut. En une demi heure de temps passé avec elle, j’ai eu la sensation d’être plus écouté et entendu qu’après plusieurs années de thérapie chez divers psychiatre tous plus mutiques les uns que les autres. Me voilà d’ores et déjà bel et bien fâché avec cette branche de la médecine.

J’ai donc rencontré cette psychologue spécialiste du syndrome d’Asperger et de sa détection chez l’adulte, âge auquel les signes se font particulièrement discrets. A ma plus grande joie, son pré-diagnostic fut confirmatif. Selon elle, de nombreux éléments allaient dans le sens du SA – Syndrome d’Asperger – et qu’un diagnostic définitif pourrait m’être profitable. Je suis donc allé passé avec elle les tests en vigueur. S’agissant d’une psychologue exerçant dans le secteur privé , ça allait me coûter de l’argent ce qui me fit hésiter une instant. Mais l’urgence était là, devais savoir, je ne pouvais plus attendre. Je dois dire que, comparé aux sommes pharaoniques que certains pseudos professionnels osent soutirer à leurs victimes consentantes, ce que j’ai dû débourser a été très raisonnable. J’ai d’ailleurs à cette occasion bénéficié de l’aide financière de mes parents, ce pour quoi je leurs en suis extrêmement reconnaissant.

Le diagnostic enfin posé a été libérateur. Non, je n’était pas fou pas plus que je n’étais malade. J’étais seulement différent. A compter de ce jour, je me suis réconcilié avec Morphée, finis les tremblements incontrôlables de nervosité, ça a été miraculeux ! Ce petit mot a eu bien plus d’effets positifs que des années de thérapies et médocs en tout genre. Enfin, j’avais la réponse que j’attendais depuis si longtemps. Je me rappelle des mots et des regards de mon psychiatre, je lui disait souvent que j’attendais l’élément libérateur, que la réponse à mes questions se trouvaient à porter de mains. Lui pensait que n’avais tout simplement pas les pieds sur terre. Avec le recul, je crois qu’il devait penser que j’avais des tendances psychotiques…. Pourquoi avait-il pensé à la piste Asperger? Pourquoi avait-il attendu tant de temps avant de cracher le morceau ? Au fond, il était convaincu que je devais poursuivre jusqu’à la guérison ce que j’avais entrepris avec lui. Si je l’avais écouté, j’y serai encore et probablement pour un bout de temps. Pour mon côté  « à côté de la plaque » disait-il… Il avait en partie raison, je suis bel et bien autiste Asperger mais je lui ai donné tort car je sais maintenant que je n’étais pas souffrant ! Avec le recul, je mesure à quel point il n’avait pas saisi la réalité de l’autisme, comme la plus part de psychiatre en France biberonné aujourd’hui encore à la psychanalyse, les thérapies qu’elle propose et qui font plus que friser la charlatanisme. Merci Bruno Bettelheim, Sigmund Freud ou encore Jacques Lacan…

Plus tard, je découvrirai qu’être autiste est bien plus que les clichés que nous en avons . Je n’aime pas trop cette expression mais l’étude de ce qu’on appelle aujourd’hui les TSA, Troubles du Spectre Autistique, est devenue l’un de mes intérêts spécifiques, c’est l’appellation en vigeur. Je préfère le qualificatif de« passions » comme le dit plus joliment Julie Dachez, alias superpépette, dans l’une de ses vidéos sur Youtube.

Je suis donc né deux fois. Enfin, mon identité était complète. Je me sentais enfin autorisé à être celui que j’ai toujours été . J’ai entamé une relecture complète de mon passé à la lumière de ce prisme nouveau. Mon premier geste a été de mettre au courant toutes les personnes pour qui j’ai compté, toutes les personnes qui me sont chères. Une nouvelle vie s’offrait à moi, pour le meilleur pensais-je naïvement. Rapidement, ma vie s’est compliqué et ce fut le début d’une longue série de tracas qui se poursuivent aujourd’hui.

6 commentaires sur “Renaissance

    1. Merci pour le soutien. Je connais les AESH venant du milieu de l’éducation. Dans une autre vie, pas très lointaine d’ailleurs, j’ai été professeur des écoles. Le mépris de l’institution à l’égard des personnes en difficulté m’a dégoûté non pas du métier mais de l’institution. On ne la refera pas, c’est comme ça et, vu la rigidité de l’institution, je ne crois que cela soit près de changer.

      Aimé par 1 personne

  1. Merci pour ce beau témoignage 🙂

    (en autiste focalisée sur les détails, je veux juste signaler cette coquille à la fin du texte, car elle m’a fait mal aux yeux : « Je suis donc naît deux fois »… né (comme au début du texte) c’est mieux 😉 )

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  2. Merci de partager cette histoire. J’ai peur d’imaginer la réaction de l’entourage à l’annonce du diagnostic…
    au plaisir de lire la suite.
    Petite Voix

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    1. Je n’ai rencontré aucuns obstacles dans mon entourage. Certains ont eu une peu plus de mal à comprendre mais, à force de dialogue, j’ai réussi à me faire entendre et surtout comprendre. Par contre, ça a provoqué professionnellement pas mal de vagues. J’en parlerai plus tard dans un article parce que j’ai été confronté à des… bref, ça a été dur et ça va continuer. Pédagogie, pédagogie, pédagogie, c’est ce qui a guidé ma démarche. Je viens d’ailleurs du monde l’enseignement alors rien de plus naturel pour moi que de vouloir transmettre mais, ici, surtout partager.
      A bientôt et merci

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